CHRONIQUES

Robert Sabatier 

 

 

Poète et romancier né à Paris en 1923, mort en 2012, connu principalement par le grand public pour la série des romans d’Olivier (Les Allumettes suédoises, Trois sucettes à la menthe, Les Noisettes sauvages, Les Fillettes chantantes, David et Olivier, Olivier et ses amis, Olivier 1940, Les Trompettes guerrières). Apprenti dans l’imprimerie de son oncle puis employé aux Presses universitaires de France, fondateur d’une revue de poésie, directeur littéraire des éditions Albin Michel, il est élu à l’Académie Goncourt en 1971. Lorsqu’on pense à Robert Sabatier, on pense d’abord aux Allumettes suédoises, à l’enfant de Montmartre et de Saugues, on pense à la rue Labat, lieu de sa naissance, à la rue Bachelet, à la place du Tertre, à ce livre autobiographique qui commence par ces mots : Éblouissante était ma rue. On pense à sa vie de Poulbot dévalant les pentes de Montmartre, aux boutiques et aux petits commerces des années 1930, à l’animation du quartier, aux odeurs, aux marchands ambulants, aux colporteurs, à la musique et aux couleurs. On pense aussi au décès de sa mère, la belle Virginie (Marie), qui tenait une mercerie rue Labat, découverte morte dans son lit au petit matin, alors que le jeune Olivier (Robert) n’avait pas douze ans et dont il évoquera le souvenir dans son roman David et Olivier.

 

L’enfant touché par l’aile de la mort

Ne parle plus. […]

À son côté, sa mère devient givre

Et lui, croyant à un simple sommeil

Veille sur elle [1].

 

 

 

 

On pense à cet orphelin qui a perdu ses parents un 1er mai, à quatre ans d’intervalle, et qui ne cessera, par la suite, d’adopter le double regard de l’enfant et de l’adulte, de se voir comme s’il était son propre fils, regrettant presque que la mort n’ait pas voulu de lui plus tôt. Il pensa à son père, à sa mère. Ils étaient morts et lui vivait. Était-ce juste [2] ? L’enfant sera moitié et double à la fois, portant sa mère en son corps comme une part de lui-même. J’allais vivre alors qu’un être était mort en moi, que j’étais son cercueil de bois mort [3]. La série des Olivier a été entourée par nombre d’autres récits : Dessin sur un trottoir, Les Enfants de l’été, Les Années secrètes de la vie d’un homme, Le Cygne noir, Le Sourire aux lèvres, Le Cordonnier de la rue triste, etc. Le romancier à succès a écrasé le poète auquel on pense moins, et c’est regrettable. Pourtant, Robert Sabatier est venu à la littérature par la poésie. Il l’évoque d’ailleurs en ces termes : Ce balancement si frêle du poème / que je porte à la proue extrême de mon art [4]. Dans L’Oiseau de demain, il affirme même : La poésie est seule certitude. Né au 75, rue Labat, féru de lecture, il apprendra que Verlaine habitait jadis Montmartre, 14, rue Nicolet, juste derrière chez lui. Pour lui, la poésie est l’expression la plus haute de la pensée humaine. […] Le poème doit créer dans les premiers vers le silence dans lequel on l’entendra [5]. Dans son roman Les Enfants de l’été, il ira jusqu’à inventer un monde imaginaire où tout se paie avec des billets-poèmes. J’ai rencontré Robert Sabatier à trois reprises. La première fois en 1995, à la Fnac de Clermont-Ferrand où il présentait son dernier roman, puis lors d’un nouveau forum dans cette même ville, en 1997. Robert Sabatier avait une prédilection pour Clermont-Ferrand, ayant effectué son service militaire à la caserne d’Assas, au 92e R.I. et fréquenté assidûment, à cette époque, la librairie Combes, rue Saint-Hérem. Il reviendra d’ailleurs à plusieurs reprises dans cette librairie, dès qu’il sera connu du grand public. J’avais apporté l’un de ses recueils de poèmes que je souhaitais lui faire dédicacer. Lorsqu’il a vu se glisser devant lui sa poésie, il a levé lentement les yeux vers moi, légèrement interdit, mais ô combien rayonnant, et a murmuré plus qu’il n’a prononcé ces mots : « Mes poèmes !... » J’imagine qu’on lui demandait rarement de se déplacer pour dédicacer ses recueils poétiques. Tout au plus se trouvaient-ils, comme au Salon du livre de Brive où je le rencontrai une dernière fois en 2005, à côté de ses romans, légèrement en retrait, accompagnant des ouvrages à gros tirage. Et pourtant ! Si Robert Sabatier est incontestablement un grand romancier, n’occultons pas sa plume de versificateur. Il est en effet l’auteur, entre autres, de plus de dix recueils de poèmes, ajoutés à une formidable Histoire de la poésie française en neuf volumes, d’un État princier (essai sur le langage poétique), d’un Dictionnaire de la mort, d’un Livre de la déraison souriante (aphorismes), et d’un Diogène philosophique inclassable. Auteur enfin de mémoires posthumes, qui nous transportent dans son intimité et sa vie publique : Je vous quitte en vous embrasant bien fort, chez Albin Michel. Robert Sabatier à qui j’ai écrit à plusieurs reprises, et qui m’a répondu de son écriture fine, de celle qui interroge, qui m’a fait découvrir la poésie contemporaine, la poésie qui sort du corps, du cœur, la poésie réparatrice. Oui : Écrire moins pour laisser des traces que pour en retrouver [6].

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© Isabelle Larpent-Chadeyron

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J’avoue m’être ennuyée à la lecture de romans tels que Le Cygne noir ou Le Sourire aux lèvres, alors que j’ai été captivée par ses ouvrages autobiographiques (toute la série des Olivier). J’aurai la même impression concernant les livres d’Amélie Nothomb, également éditée chez Albin Michel : on aime quand l’auteur se raconte, on apprécie moins quand il n’est pas véritablement présent dans ses mots. J’ai ainsi été littéralement subjuguée par ses poèmes, parcourus pour la première fois lorsque j’étais étudiante. Si ses romans sont vendus à des millions d’exemplaires et souvent portés à l’écran, ils ne possèdent pas, cependant, l’intensité de ses poèmes. Des décasyllabes en vers blancs, la plupart du temps, qui osent tout bouleverser, même la mort :

 

 

 

Je n’écris pas, je traduis mon silence

pour me trahir et pour me délivrer

de l’âpre mort qui n’est pas l’autre monde [7].

 

 

 

 

Au nombre de ceux-ci : Les Fêtes solaires, Dédicace d’un navire, Les Poisons délectables, Les Châteaux de millions d’années, Icare, L’Oiseau de demain, Lecture, Écriture, Les Masques et le miroir. Plus de huit cents poèmes entièrement repris dans ses Œuvres poétiques complètes, toujours chez Albin Michel, recueil que j’emporterais avec moi si je ne devais sauvegarder que quelques ouvrages précieux de ma bibliothèque. Robert Sabatier n’affirme-t-il pas lui-même qu’ayant des dizaines de traductions de ses romans, celles de ses vers valent pour lui plus que toutes les autres ? Robert Sabatier, auteur à succès, dont les poèmes ont été couronnés par le Grand Prix de l’Académie française, le prix Antonin Artaud, le prix Guillaume Apollinaire et le prix international Guillevic, mais qui interroge pourtant :

 

Est-il un homme au monde

pour exister sans tous les mots de l’autre [8] ?

 

Ces mots qui seuls le comprendront et à l’intérieur desquels il n’aura de cesse de trouver refuge :

 

Car je suis chair, et livre est la parure

Où je me cache. Et nul ne trouvera

Le seul secret que je cache en mes pages [9].

 

Et qui affirme :

 

Depuis longtemps, pour retrouver mes traces,

j’écris, j’écris, je ne sais plus qu’écrire

et je me perds en me cherchant toujours.

 

Je suis issu de tant de pages blanches

qu’il faut noircir pour défier le Temps,

cet encrier des plumes fugitives [10].

 

Robert Sabatier venu à l’écriture après avoir découvert la lecture auprès de son oncle et de sa tante : Comme les livres naguère, en un instant l’écriture m’appela [11]. Qui conçoit le mot comme une parturition : Lui qui m’enfante et dont je me crois père [12]. Qui donne le la dans le titre de son premier recueil, Les Fêtes solaires, paru en 1955 : l’ensemble de ses poèmes sera éternellement placé sous le signe du soleil, le soleil éclatant de l’enfance : Parler soleil. Je ne sais d’autre langue [13]. Lui-même n’est-il pas un bel enfant solaire ? Tous ses vers évoqueront l’enfance, les arbres et les oiseaux, des oiseaux qui, las de voler, deviennent ses propres paroles. Sa poésie célèbrera les fêtes du soleil. Elle chantera, enfantera d’une lucidité nostalgique. De figues et de grands bols de lait. Mais Robert Sabatier, blessé d’enfance, un oiseau dans les mains [14], habitera toujours sa souffrance, une jeunesse meurtrie par la mort :

 

Mon cœur avait cessé de suivre le soleil

Et se cachait en moi peureux comme un oiseau […]

J’habitais ma blessure et dormais dans ses lèvres [15].

 

Robert Sabatier dont la majeure partie des poèmes est à la première personne du singulier. Qui parle à sa vie, la tutoie, puis s’adresse à lui-même, regardant son reflet dans une psyché, affirmant se confier au miroir, mais n’étant pas Narcisse pour autant. Qui personnifie et dépersonnifie une solitude mélancolique dans laquelle on ne fait que retrouver l’enfant solaire qu’il a été.

 

Je traverse ma vie

Avec mon nom d’enfant [16].

 

Robert Sabatier qui répète éternellement les mots soleil, écriture, arbres, escaliers, mère, mort, silence, orfèvre, paraphe, aède (Sois l’aède effaré du Pourquoi [17]), mais surtout le mot oiseau, un mot tellement puissant qu’il en fera même un verbe (Le verbe oiseau contient tant de voyelles [18]) et le titre de l’un de ses recueils : L’Oiseau de demain ! C’est l’oiseau symbole de liberté, les mésanges ou les martinets des Noisettes sauvages qu’il découvre à Saugues, dans le village de ses grands-parents paternels, les hirondelles de sa maison de Saint-Geniès, dans le Vaucluse, ex-Comtat Venaissin, les « oiseaux-fruits » des Enfants de l’été, les « oiseaux-paradoxes » semés un peu partout dans Dessin sur un trottoir, les pigeons ramiers de sa terrasse du 68, boulevard Exelmans, plus tard. Ce sont les oiseaux dans la mythologie, l’âme des disparus, l’oiseau compensation des infirmités. Ce sont des rêves récurrents où par un seul battement des mains devenues ailes, je m’élevais au-dessus de la terre [19]... Robert Sabatier a lu les auteurs grecs et latins : Ovide et ses Métamorphoses planent sur tous ses textes. Il divinise la nature, dans une sorte de panthéisme où il serait tous les éléments de la création, se métamorphosant, glissant du minéral à la faune et à la flore, étant lui et l’autre, dans un dualisme où la terre et les espèces animales se confondent, le tout dans une élégie fertile où le mot devient également arbre, animal, comme dans un bestiaire ou une fable. Sous sa plume, les animaux, les arbres, les fleurs prennent vie, adoptent des attitudes ou parlent comme s’ils étaient des êtres humains. C’est Léda et la métamorphose de Zeus en cygne. C’est aussi la métamorphose de sa peur de la mort. Si Robert Sabatier use ainsi de mille projections anthropomorphiques, il cherche un langage pour se traduire et rien ne semble jamais y suffire. Ses zoologies le fascinent : il s’imagine un corps à la fois faune et flore. Mais si le poème est psyché, il est surtout masque, celui que Robert (Alain dans Alain et le nègre, Olivier dans la série du roman d’Olivier, l’Escrivain dans Les Enfants de l’été, Julien dans Le Lit de la merveille) ne cesse de mettre puis d’enlever, celui qui se reflète dans son recueil Les Masques et le Miroir. Il est le masque qui cache l’enfant qu’il fut, celui qu’il n’est plus. Je compris que je devais me dédoubler, créer un personnage, l’aimer comme si j’étais son père [20]. L’enfant qui continue à porter l’adulte qui ne parvient pas à être, et qui lui prête sa plume : Nous sommes nés de la même écriture [21]. Qui marche sur ses propres traces, assidûment, voyageur des mots à la recherche de lui-même, du temps qui passe. Auprès duquel il trouve refuge. Robert Sabatier vu à travers une vitre : la vitrauphanie de l’enfance. Qui sonde : Existe-t-il en nous un gêne de l’enfance, celui qui nous préserverait à travers tous nos âges [22] ? Qui souffre et interroge : Qu’attendez-vous d’un homme qui s’éveille / d’un jeune conte où des enfants sont morts [23] ?

 

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© Isabelle Larpent-Chadeyron

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Robert Sabatier dont tout le tragique de l’existence est mis en lumière dans les vers de son ouvrage Dédicace d’un navire, paru en 1959. On passe alors de l’émerveillement au paradis perdu. Il s’y accuse, se traite de mécréant, porte en lui une culpabilité qui n’arrive pas à guérir. On ressent, malgré la violence des phrases qui, chez lui, n’est pas coutumière, une immense angoisse face à la mort, une mort qui lui est scandale et à laquelle il ne se résigne pas. Robert Sabatier à ce point hanté par la mort qu’il en fera même un dictionnaire. Une mort multiple : celle de Pierre, son père, gazé à la guerre de 14-18, décédé à trente-six ans des suites de ses blessures, dont on lui a montré le corps de marbre et qu’il évoque réellement pour la première fois dans les dernières pages de ses poèmes.

 

Que dira-t-il quand il me reverra,

lui toujours jeune – un mort ne vieillit pas —

et moi si vieux ? Il me prendra la main.

Nous marcherons dans une aube blafarde,

mon jeune père et son si vieil enfant [24].

 

Celle de Marie, sa mère, décédée quatre ans

plus tard, et qu’il ne cessera de rechercher

(Ollie, la mère et Allen, l’enfant dans

La Mort du figuier). Sa mère partout présente. 

 

Je fus sans mère. Il pleuvait de la boue.

La neige noire étouffait tous mes cris,

mais je rêvais d’aubes phénoménales.

 

J’ai transformé mon enfance en soleil,

mon écriture en nouvelle mémoire.

Je fus sans mère et j’en eus cent mille autres

par chaque mot qui la ressuscitait [25].

 

Mais également les cicatrices d’une douloureuse séparation, celle de sa première femme et de son jeune fils, qui le conduisit au bord du suicide et dont il souffrira toute sa vie. Robert Sabatier qui essaie de se libérer d’une certaine fatalité :

 

Et je m’évade où je m’attends moi-même,

Portant les mots de l’enfant que je fus [26].

 

Robert Sabatier est toujours en quête de l’absent. La recherche romancée d’un père disparu, dans Le Cygne noir, se termine par les retrouvailles avec sa mère. Dans Icare, il amorce une chute, celle de l’oiseau qui a trop volé et qui se brûle les ailes. Beaucoup de références mythologiques et de renvois à des philosophes de l’Antiquité : Thalès, Héraclite, Virgile… Comment ne pas penser à ce Diogène qui verra le jour, quelques années plus tard ? Icare, fils de l’architecte athénien Dédale, prisonnier du labyrinthe qu’a construit à l’origine son père pour enfermer le Minotaure, tentera de s’échapper au moyen des ailes en plumes et en cire fabriquées par son père. Ivre de liberté, tel un oiseau, il s’approchera trop du soleil qui fera fondre ses ailes. Icare périra précipité dans la mer. C’est la chute, celle de l’oiseau dont les ailes de cire ont fondu, celle de Babel, le langage de l’enfance qui s’effondre :

 

Éloigne-toi. L’oiseau n’a plus de sol.

Icare dit ses grâces au soleil [27].

 

La mort de l’enfance lui a enlevé ses oiseaux (Dites, que sont les oiseaux devenus ? [28]). Une mort autodestruction, violente, qui a fait tant de dégâts en lui qu’elle en arrive même à tuer ces beaux oiseaux qui le personnifient. Se remémore-t-il le pigeon qu’il avait blessé avec sa fronde, lorsqu’il était enfant, et dont il raconte l’histoire dans le premier chapitre d’Olivier et ses amis ? Il est fatigué de souffrir, de porter son enfance à bout de bras :

 

Je vous dirai le temps de l’agonie

Toute une enfance [29].

 

Robert Sabatier chantait par la voix de l’oiseau, parlait en lui. Sans ses ailes, il devient infirme. Il n’a plus que la plume du poète pour voler, une plume exutoire : On écrit pour extraire de soi l’enterré vif qui appelle à l’aide [30]. Il voudrait un corps délivré de l’absence. Il se résigne à vivre sans ailes : Les nids détruits seront ma sépulture [31]. Le petit Olivier des Allumettes suédoises a perdu sa liberté. Après le décès de sa mère, il est adopté momentanément par son demi-frère, Édouard, de quatorze ans son aîné, puis par un oncle et une tante qui l’emmènent dans leur appartement cossu de Paris. Que Montmartre et la rue Labat lui semblent loin ! Perdues, ses ailes de titi parisien dévalant les pentes du Sacré-Cœur, perdue, cette chère liberté à laquelle il tenait tant ! Et tous ces amis qu’il ne reverra plus, auprès desquels il avait tant appris : Riri, Loulou, Capdeverre, Albertine, la belle Mado… Dans Trois sucettes à la menthe il va devoir réinventer toute son existence, se remettre continuellement en question. On voit ici l’oiseau, intermédiaire entre la terre et le ciel, l’oiseau élément de l’air, symbole céleste de liberté. C’est l’esprit du rêveur : la notion d’indépendance tronquée. Il est las d’être assailli de remords, de ne pas trouver la sortie de son labyrinthe. Il n’est qu’enchevêtrement de pensées inextricables qui ne lui apportent aucune sérénité. Le voici mains nues, mains vides, être écorché, portant son crucifix en son corps : Mon état est celui d’un convalescent. Je guéris de ma rue [32]. Mais Robert Sabatier, qui se dit alors sans cicatrices, toute plaie étant à jamais ouverte, est aussi le phénix qui renaît perpétuellement de ses cendres. Il apprend à ressortir vivant de ses abîmes, lui-même épargné par le feu qu’il déclenche involontairement dans un cagibi, lorsqu’il a douze ans, avec des allumettes suédoises. L’oiseau d’Icare n’est donc pas totalement mort :

 

L’oiseau de nuit, l’oiseau dont le plumage

Détruit le feu se glisse contre moi [33].

 

Il peut, dès lors, selon ses propres phrases, lui le poète fait du sel de ses larmes, faire de sa souffrance un palais pour mieux nous recevoir. Oui, cette enfance, ces morts qu’il portait sont devenus colombes, et il ouvre grand la cage. L’oiseau lui a apporté les mots : des heures passées dans les bibliothèques ou dans son lit, lorsqu’il était petit, lisant à la lumière d’une lampe de poche. C’est l’heure d’autres métamorphoses. L’oiseau : alchimie des métamorphoses de l’âme. Son double est encore présent, dont il ne parvient toujours pas à découvrir l’identité. Est-il frère siamois, ami, sosie ? Est-il fantôme, adversaire ? Robert ? Olivier ? Est-il la nymphe Écho, condamnée à ne répéter que les derniers mots entendus et qui meurt de chagrin après le décès de Narcisse ? Sont-ce des morts infiltrés dans sa vie, indésirables, mais aimés, qui exercent sur lui une sorte de fascination ? La difficulté est d’accoucher un monde vivant d’un monde mort, de l’arracher à la contagion du cadavre [34]. Il est épuisé : Enfant, dis-moi : ce jeu de cache-cache finira-t-il [35] ? Il ne sait plus ce qu’il cherche, il sait seulement qu’il a appris à vivre avec cet autre lui, cet hôte inconnu, et ne veut donc pas qu’on coupe le fil qui les relie :

 

Je lui pardonne – il est si difficile

de vivre à deux dans un seul corps mortel [36].

 

L’oiseau lui a offert la lecture, l’écriture, deux termes dont il fera les titres de nouveaux recueils. Dans Écriture, il s’interroge sur l’acte d’écrire : pourquoi écrit-il  et quel message a-t-il réussi à transmettre ? Quel mot contient tous les autres ? Ne s’est-il pas contredit ? Je n’aimerais pas qu’un poète ne se contredît jamais. Il oublierait nécessairement d’exprimer une part de lui-même. Il resterait incomplet. Il serait à l’image d’un jour qui nierait sa nuit, d’une nuit qui nierait son jour. Sans contradictions, pas d’unification, pas de réconciliation de l’homme à l’homme. Les deux images qui se ressembleront le plus seront des images apparemment contradictoires [37]. Ne trouvant pas de réponses à ses questions, il demande qu’on l’efface. Les dés sont jetés : il a fait semblant de vivre. Dans Les Masques et le Miroir, paru en 1998, le temps a fui entre ses doigts, la vieillesse et la solitude se sont installées, la plupart de ses camarades ont disparu. On repense à toutes les personnes qui ont parsemé sa route, à commencer par Gaston Bachelard, croisé quand il travaillait aux PUF, puis Jacques Prévert, à la terrasse du Café de Flore. À ses amis Georges Conchon, Hervé Bazin, Maurice Fombeure, Charles Le Quintrec, Alain Bosquet, Supervielle, Luc Bérimont, Miguel-Angel Asturias, Antoine Blondin, Ionesco, Bernard Pivot, René Char. À Lorand Gaspar, ce poète que j’affectionne aussi tout particulièrement, et qu’il rencontra en 1988 à la terrasse du Café des Nattes, à Sidi Bou Saïd (Tunisie), alors qu’il terminait sa monumentale Histoire de la poésie française. Sa seconde épouse, la peintre et auteur Christiane Lesparre, est morte. Sa demeure de Saint-Geniès, dans le Comtat Venaissin, est vendue. Lui qui aimait tant s’installer aux terrasses des cafés, déjeuner dans des petits bistrots ou des brasseries parisiennes, se retrouve seul dans son appartement du boulevard Exelmans. C’est le moment du doute. C’est l’ignorance de ce qui va arriver, de l’après. C’est l’heure du retour sur soi-même, du bilan : C’est lorsque l’on croit se fuir qu’on se précède [38]. Il avoue n’être jamais parvenu à guérir de son enfance : Ne pas guérir, ne jamais guérir de son enfance est la seule guérison possible au mal de l’homme [39].

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© Isabelle Larpent-Chadeyron

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C’est l’heure de la quête de Dieu, ce Dieu-là qu’on ne lui a pas appris, mais qu’il a néanmoins découvert dans la Bible ou lors de visites d’églises. L’idée de Dieu le troublait. Parce que son père ne l’avait pas voulu, il n’avait pas reçu l’éducation de l’Église [40]. Il revoit le chapelet de sa grand-mère, à Saugues, pense à la Vierge Marie, aux anges, à saint François d’Assise, à saint Jean de la Croix, à l’âme, au santonnier des Enfants de l’été : Pourtant je prie et ne sais qui je prie [41]. Il se nomme Un mécréant qui n’est pas assuré de l’être tout à fait [42], se plaisant à raconter qu’il a été baptisé deux fois, la première fois par sa mère, en cachette de son père, la seconde pour son mariage, alors qu’il croyait ne jamais avoir été baptisé. Ce Dieu sur lequel il ne souhaite pas être interrogé, préférant répondre par un silence plutôt que par des explications dérisoires : Et si ma poésie, si peu religieuse, était une manière de prier [43] ? Il pense alors à la poésie comme gage d’immortalité, sachant que seule le mort lui apportera la réponse qu’il n’a jamais obtenue :

Je trouverai mon visage, le vrai

au seul moment de la touche finale [44].

 

Comment exprimer ce que les mots de Robert Sabatier ont accompli en moi ? Toute mon écriture a été transformée. Oui, il y a des rencontres, des fusions littéraires qui s’opèrent imperceptiblement, des bouleversements intellectuels et affectifs. Il y a ces vers, qui restent éternellement gravés en moi :

 

D’un être à l’autre il est long le chemin.

Déjà celui de parvenir à soi-même

Suppose un temps bien plus long que la vie [45].

 

Ces interrogations, ces doutes, ces souffrances, et ces phrases blessées, qui ne sont jamais qu’introspection, besoin de se connaître pour arriver à l’autre.

 

Tout ce parcours, ces ères, ces conquêtes

pour revenir à son point de départ

dans un chaos de mots à la dérive [46].

 

Robert Sabatier et son éternelle pipe au coin de la bouche, avenant, qui avoue aimer profondément les gens, qu’ils soient amis ou lecteurs. Qui interroge, toujours, qui se cherche dans une enfance brisée (Dis-moi qui tu fuis, je te dirai qui tu es [47]), dans la joie pourtant du gamin de Paris ou de celui de Saugues, travaillant aux côtés de son grand-père auvergnat. Robert Sabatier dont j’ai lu et relu les poèmes, inlassablement. Avec qui j’ai aimé parcourir les rues de Montmartre, avec le petit Olivier ou, plus tard, lorsqu’il hantait les bouquinistes et les librairies du Quartier Latin ! Dans ces mots qui se répètent, reviennent :

 

Je gravissais l’escalier de pierre

de livre en livre et je te rejoignais,

toi le plus pur, l’orfèvre de tes mots

sur ce sommet qui dominait le monde [48].

 

Ces respirations :

 

Je regardais marcher solennelle ma prose

Et j’enviais ses pas, je me voulais lumière

Et plus encore : au moins soleil ou griffe ou glose [49].

 

Robert Sabatier éternel, intemporel, né dans chacun de ses mots. Qui croit s’écrire et qui n’est qu’écriture. Robert Sabatier résilience.  

 

Des mots, des mots, voilà ce que je laisse.

Ils sont à vous, ils ne sont plus à moi [50].

Isabelle Larpent-Chadeyron, 17 août 2021

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[1] Robert SABATIER, Icare, éditions ALBIN MICHEL, 1976.

[2] Robert SABATIER, Trois sucettes à la menthe, éditions ALBIN MICHEL, 1972.

[3] Robert SABATIER, Le Lit de la merveille, éditions ALBIN Michel, 1997.

[4] Robert SABATIER, Dédicace d’un navire, éditions ALBIN MICHEL, 1959.

[5] Robert SABATIER, L’État princier, éditions ALBIN MICHEL, 1961.

[6] Robert SABATIER, Le Livre de la déraison souriante, éditions ALBIN MICHEL, 1991.

[7] Robert SABATIER, Lecture, éditions ALBIN MICHEL, 1987.

[8] Robert SABATIER, Écriture, éditions ALBIN MICHEL, 1993.

[9] Robert SABATIER, Les Poisons délectables, éditions ALBIN MICHEL, 1965.

[10] Robert SABATIER, Lecture, éditions ALBIN MICHEL, 1987.

[11] Robert SABATIER, Le Lit de la merveille, éditions ALBIN Michel, 1997.

[12] Robert SABATIER, Les Masques et le Miroir, éditions ALBIN MICHEL, 1998.

[13] Robert SABATIER, Icare, éditions ALBIN MICHEL, 1976.

[14] Robert SABATIER, Les Fêtes solaires, éditions ALBIN MICHEL, 1955.

[15] Robert SABATIER, Les Fêtes solaires, éditions ALBIN MICHEL, 1955.

[16] Robert SABATIER, L’Oiseau de demain, éditions ALBIN MICHEL, 1981.

[17] Robert SABATIER, Lecture, éditions ALBIN MICHEL, 1987.

[18] Robert SABATIER, Dédicace d’un navire, éditions ALBIN MICHEL, 1959.

[19] Robert SABATIER, L’État princier, éditions ALBIN MICHEL, 1961.

[20] Robert SABATIER, Je vous quitte en vous embrassant bien fort, éditions ALBIN MICHEL, 2014.

[21] Robert SABATIER, Lecture, éditions ALBIN MICHEL, 1987.

[22] Robert SABATIER, Le Sourire aux lèvres, éditions ALBIN MICHEL, 2000.

[23] Robert SABATIER, Dédicace d’un navire, éditions ALBIN MICHEL, 1959.

[24] Robert SABATIER, Les Masques et le Miroir, éditions ALBIN MICHEL, 1998.

[25] Robert SABATIER, Écriture, éditions ALBIN MICHEL, 1993.

[26] Robert SABATIER, Les Châteaux de millions d’années, éditions ALBIN MICHEL, 1969.

[27] Robert SABATIER, Icare, éditions ALBIN MICHEL, 1976.

[28] Robert SABATIER, Les Poisons délectables, éditions ALBIN MICHEL, 1965.

[29] Robert SABATIER, Les Poisons délectables, éditions ALBIN MICHEL, 1965.

[30] Robert SABATIER, Le Livre de la déraison souriante, éditions ALBIN MICHEL, 1991.

[31] Robert SABATIER, L’Oiseau de demain, éditions ALBIN MICHEL, 1981.

[32] Robert SABATIER, Je vous quitte en vous embrassant bien fort, éditions ALBIN MICHEL, 2014.

[33] Robert SABATIER, Les Châteaux de millions d’années, éditions ALBIN MICHEL, 1969.

[34] Robert SABATIER, Le Livre de la déraison souriante, éditions ALBIN MICHEL, 1991.

[35] Robert SABATIER, 14 poèmes inédits, in Œuvres poétiques complètes, éditions ALBIN MICHEL, 2005.

[36] Robert SABATIER, Les Masques et le Miroir, éditions ALBIN MICHEL, 1998.

[37] Robert SABATIER, L’État princier, éditions ALBIN MICHEL, 1961.

[38] Robert SABATIER, Le Livre de la déraison souriante, éditions ALBIN MICHEL, 1991.

[39] Robert SABATIER, L’État princier, éditions ALBIN MICHEL, 1961.

[40] Robert SABATIER, Les Trompettes guerrières, éditions ALBIN MICHEL, 2007.

[41] Robert SABATIER, Les Masques et le Miroir, éditions ALBIN MICHEL, 1998.

[42] Robert SABATIER, Je vous quitte en vous embrassant bien fort, éditions ALBIN MICHEL, 2014.

[43] Robert SABATIER, Je vous quitte en vous embrassant bien fort, éditions ALBIN MICHEL, 2014.

[44] Robert SABATIER, Les Masques et le Miroir, éditions ALBIN MICHEL, 1998.

[45] Robert SABATIER, Icare, éditions ALBIN MICHEL, 1976.

[46] Robert SABATIER, Lecture, éditions ALBIN MICHEL, 1987.

[47] Robert SABATIER, Le Livre de la déraison souriante, éditions ALBIN MICHEL, 1991.

[48] Robert SABATIER, Écriture, éditions ALBIN MICHEL, 1993.

[49] Robert SABATIER, Les Châteaux de millions d’années, éditions ALBIN MICHEL, 1969.

[50] Robert SABATIER, Les Masques et le Miroir, éditions ALBIN MICHEL, 1998.